La communauté gériatrique exprime sa vive indignation face au projet de rebaptiser les EHPAD en "Maisons France Autonomie" (MFA). Présentée comme une évolution, cette mesure relève en réalité d’un exercice de communication déconnecté des réalités quotidiennes et, disons-le clairement, d’une forme de cynisme.

Une réforme sémantique déconnectée du terrain
Changer un acronyme ne constitue pas une politique publique. Derrière cette évolution lexicale, aucune réponse concrète n’est apportée aux difficultés structurelles que rencontrent les établissements. Ni les professionnels, ni les résidents, ni leurs familles ne verront leur situation s’améliorer parce qu’une nouvelle appellation figure sur les documents officiels ou les façades.
Pire, cette modification risque d’ajouter de la confusion à un système médico-social déjà difficilement lisible. Les usagers et leurs proches peinent à s’orienter entre les dispositifs existants ; introduire une nouvelle terminologie, sans transformation réelle de l’offre ou des moyens ne peut qu’accentuer cette désorientation.
En réalité, cette proposition donne le sentiment que l’on cherche à agir sur la perception plutôt que sur les causes. Comme si la difficulté du secteur tenait à son vocabulaire, et non aux conditions concrètes de prise en charge.
Des réalités connues, des besoins ignorés
Sur le terrain, la situation est pourtant parfaitement identifiée. Les établissements font face à des effectifs insuffisants, à une pression constante sur les équipes, et à des conditions d’exercice de plus en plus dégradées. Les professionnels s’épuisent, les vocations se raréfient, et la qualité de l’accompagnement est mise en tension permanente.
Les patients et résidents accueillis présentent, dans leur immense majorité, des polypathologies, celles-ci entraînant une dépendance majeure. Cette dépendance n’est pas une notion abstraite : elle implique des besoins quotidiens en soins, en présence humaine, en coordination médicale, en accompagnement psychologique et social. Elle nécessite du temps, des compétences, et des effectifs adaptés.
Dans ce contexte, il ne suffit pas de parler de "maison" pour transformer en domicile ordinaire les structures, et d’"autonomie" pour qualifier des personnes précisément en perte d’autonomie, crée un décalage profond avec la réalité vécue. Les mots ont un sens. Lorsqu’ils s’en éloignent à ce point, ils brouillent la compréhension des missions et alimentent une forme de déni collectif.
On ne transforme pas une dépendance lourde en autonomie par décret. On ne compense pas un manque de personnel par une évolution lexicale. Et l’on ne restaure pas l’attractivité d’un secteur en difficulté en modifiant son intitulé.
Le risque d’un écran de fumée
Au-delà de son inefficacité, ce projet soulève une inquiétude majeure : celle de constituer un écran de fumée. En mettant l’accent sur une réforme de dénomination, éventuellement accompagnée de logiques de labellisation ou de dispositifs partiels (accueil temporaire, structures intermédiaires), il existe un risque réel de donner l’illusion d’une action publique, tout en différant les décisions essentielles.
Un label, aussi valorisant soit-il en apparence, ne remplacera jamais les financements nécessaires pour faire fonctionner dignement les établissements existants. Il ne saurait tenir lieu de réponse au sous-financement structurel, ni aux besoins urgents en ressources humaines. Pire, il pourrait entretenir l’idée que le « virage domiciliaire » peut être accompli sans investissement massif, en s’appuyant sur des dispositifs symboliques plutôt que sur une transformation réelle de l’offre.
Par ailleurs, changer de nom n’est pas neutre. Cela implique des coûts concrets : signalétique, documents administratifs, outils numériques, communication, temps humain mobilisé. Autant de ressources prélevées sur des structures déjà fragilisées, au détriment de leur mission première : le soin et l’accompagnement.
Face à ces constats, la communauté gériatrique appelle à un changement de cap clair. Les enjeux du vieillissement ne peuvent être traités par des ajustements sémantiques. Ils exigent une politique ambitieuse, fondée sur la réalité des pathologies et de la dépendance, sur un financement pérenne, sur un renforcement massif des effectifs et sur une reconnaissance réelle des professionnels du secteur.
« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » (Albert Camus), changer les mots est facile, changer le réel est exigeant. Mais c’est précisément ce qui est attendu aujourd’hui.
Signataires :
CNP de Gériatrie et ses composantes (Société Française de Gériatrie et Gérontologie (SFGG), Collège National des Enseignants en Gériatrie (CNEG), Fédération Française des Associations de Médecins Coordonnateurs en EHPAD (FFAMCO-EHPAD), Syndicat des Médecins Coordonnateurs, EHPAD et autres structures, généralistes ou gériatres (SMCG - CSMF) Association des Jeunes Gériatries (AJG), Association Nationale des Internes en Gériatrie (ANAIG), Syndicat National de Gérontologie Clinique (SNG).
Contact presse : caroline.pastorelli@sfgg.org


