À travers son rapport sur la surdité « Word report on hearing » rendu public en mars 2021, l’OMS a fait de l’audition une priorité de santé publique. De son côté le Ministère de la Santé a exprimé sa volonté de faciliter la prise en charge des troubles de l’audition. Dans ce contexte, la Société Française d’ORL lui consacre sa 1ère journée pluridisciplinaire le 1er octobre prochain au Palais des Congrès de Paris

Entretien avec le Pr Bernard Fraysse et le Dr Antoine Piau.

 

Pourquoi la surdité est-elle devenue une priorité ?

 

40% des personnes de plus de 70 ans et 80% des personnes de plus de 80 ans ont un problème auditif. Au delà de cette prévalence, les données de la littérature sont claires : la surdité accélère le déclin cognitif. Lorsque vous avez une surdité moyenne, vous avez en effet 4 fois plus de risque d’avoir un trouble cognitif. Et ce, pour plusieurs raisons : 

  • les lésions similaires sur le plan vasculaire entre l’oreille et le cerveau
  • la déprivation sensorielle crée une atrophie corticale
  • parce que les patients s’épuisent en allant chercher, par des efforts d’attention et de mémoire, les informations pour reconstituer des phrases, ils finissent par s’isoler
  • les liens très étroits entre les troubles de l’audition et les troubles de l’attention

Une étude parue dans « The Lancet » « Dementia prevention, intervention, and care : 2020 report of The Lancet Commission » a publié les facteurs potentiellement modifiables dans les troubles de l’audition. Il en résulte que la perte d’audition est le 1er facteur de risque évitable de la démence.

 

Quels sont les différents niveaux de surdité ?

Il y a en a plusieurs : 

  • les surdités légères, celles que l’on appareille
  • les surdités moyennes qui bénéficient d’un appareillage et d’une rééducation orthophonique
  • les surdités sévères, quand il y a peu ou pas de compréhension. Elles bénéficient de la chirurgie d’implant cochléaire

 


Quels conseils donner aux gériatres en consultation avec des patients âgés ?

 

À chaque fois qu’ils ont un soupçon de fragilité ou de patients qui évoluent vers un risque de dépendance, il faut s’inquiéter sur l’audition et les troubles de l’équilibre.

Pour tester l’audition, il existe plusieurs exercices : 

  • la voix chuchotée, 
  • le questionnaire HHIE (Hearing Handicap Inventory for the Elderly) de 10 questions qui permet, de manière fiable, de dépister la surdité chez les sujets âgés 
  • les applications gratuites comme HÖRA (évalue la capacité à entendre dans le bruit et fournit un résultat clair)
  •  un ensemble de paramètres bien détaillés dans le projet ICOPE permettent de dépister

Petit à petit, les médecins gériatres et les médecins généralistes vont s’impliquer dans la prescription d’une prothèse auditive. Pour prescrire il faut un bilan audiométrique tonal et vocal, c’est-à-dire établir le seuil de perte et l’étude des troubles de la compréhension du patient. Il est nécessaire que les gériatres s’impliquent pour dépister les patients qui présentent une presbyacousie simple (parce que symétrique) afin de ne pas retarder la prescription

Si, en revanche, la surdité est associée à des signes plus complexes comme la perte asymétrique de l’audition, des acouphènes invalidants associés, comme des vertiges ou une pathologie propre d’une oreille comme un écoulement infectieux, il faut le confier à un spécialiste. En résumé, il faut que les ORL s’impliquent dans la recherche des troubles multidimensionnels de la fragilité et il faut que les gériatres s’impliquent dans le parcours auditif. Car c’est souvent le premier signe de la fragilité.

 

La perte de l’audition est-elle une fatalité avec le vieillissement ?

 

Oui puisque 80% des personnes de plus de 80 ans en sont atteintes. En revanche, il existe des moyens de réhabilitation de la fonction auditive qui ont des impacts positifs sur le déclin cognitif.
Et la 1ère Journée de l’Audition que nous organisons à Paris le 1er octobre est aussi une Invitation lancée aux gériatres : c’est vraiment une approche multidisciplinaire que l’on veut avoir afin que les gériatres s’impliquent dans la prescription et que les ORL s’impliquent dans le dépistage des troubles de la fragilité.

 

 

Quels conseils donner au grand public ?

 

Voici les choses à savoir :

  • Le 1er symptôme est la difficulté d’extraire la parole dans un environnement bruyant (restaurant, repas de famille, conférence, etc.). Cette difficulté engendre des efforts d’attention et de mémoire qui ont un impact négatif sur la cognition
  • Aujourd’hui grâce au 100% santé, le problème de l’accessibilité financière aux prothèses auditives est dans la grande majorité des cas résolue. Il n’y a plus de frein financier à l’appareillage dans les pathologies simples.
  • Plus on consulte tôt plus on est réhabilité tôt et plus facile est la prise en charge puisque les lésions irréversibles (atrophie verticale) ne se sont pas encore faites. À l’inverse, plus la durée de surdité est grande, moins bons seront les traitements.
  • D’abord il convient de se faire dépister (infirmier, gériatre, médecin généraliste) puis se faire prescrire sous couvert de faire un test audio audiométrique. Si la perte d’audition est complexe ou si il y a doute, il faut aller voir l’ORL.

 

De quelle façon intégrer ce dépistage dans le parcours de soin ?

Dr Antoine Piau : « La médecine gériatrique devrait s’adapter et le projet ICOPE va dans ce sens. Le seul moyen de faire une médecine de précision, préventive est de s’emparer des digital therapeutics : il faut suivre les patients quand ils vont bien. L’auditif est le cas parfait. On sait que si on laisse s’installer le déclin, on arrive trop tard et on agit à la marge et de manière non efficace. On ne rend pas un bon service aux patients. En France, il serait dommage de ne pas le faire car notre système de santé est de qualité et il est très homogène, il est donc parfaitement possible de le faire au niveau national, sans laisser personne de côté et en donnant l’accès à tout le monde. Si on s’intéresse aux gens en bonne santé à 40,50 ou 60 ans et qu’on agit dès qu’une fonction est en train de décliner, en partenariat avec toute la filière de soins et tous les spécialistes, on va pouvoir atteindre une médecine de précision. Avec les nouveaux parcours innovants basés sur les outils digitaux, on est réellement en train de définir ce que doit être une médecine du futur afin de ne plus être dans une médecine réactive qui attend passivement la perte d’autonomie, quand il est trop tard. Il faut toujours remonter en amont de la pathologie, en amont de la dépendance pour s’adresser à des gens en bonne santé qui peuvent encore faire des choix sur leur vie et avoir des relations plus étroites et pertinentes avec tous des médecins de spécialistes qui interviennent au bon moment ».

Le Gérontopole de Toulouse a implémenté un suivi à distance des patients grâce à l’application mobile ICOPE monitor. Actuellement, avec une file active de milliers de patients on se rend compte que de nombreux patients présentent un déclin récent de leur fonction sensorielle (vision ou audition) sans que celui-ci soit pris en charge. Sans ce télésuivi des signaux d’alerte passeraient totalement inaperçus : sur 16 681 évaluations, 53.6% avaient une audition altérée.

Pr Bernard Fraysse : « Ce qui est important aujourd’hui c’est la réorganisation du parcours de soin et notamment la formation des professionnels autour de cette médecine préventive. C’est une des raisons pour lesquelles on multiplie ces réunions pluridisciplinaires (notamment la 1ère Journée de l’Audition) : pour trouver et définir les rôles de chacun et accompagner la réorganisation. »

 

 

Allez plus loin : 
- Consultez le site de la 1ère Journée de l'Audition
- Téléchargez le Rapport World Report on hearing